Ginny Soskey

meilleur ouvrier de France
O comme il est beau ce moment où, dans la vie d'un artiste, tous les violons de son corps, de ses affects et de son parcours, s'accordent pour déployer leur cinglante et mélodieuse harmonie dans la gaie souplesse de la plénitude.
C'est ce que nous a offert Stanislas Nordey en cette saison à travers Tristesse animal noire (metteur en scène), L'Argent (acteur dans une mise en scène d'Anne Théron bientôt reprise au Festival d'Avignon) et maintenant, beauté des cimes, Par les villages (acteur et metteur en scène) dans la cour d'honneur du Palais des papes.
Cette pièce de Peter Handke (publiée en traduction et créée en 1983), l'attendait depuis longtemps (elle veillait littérallement sur sa table de chevet), guettant son heure. En choisissant d'interpréter le rôle de Hans, le frère, l'ouvrier resté au village, le chef de chur des autres ouvriers du chantier, Nordey met l'acteur, cet ouvrier du texte, au cur de l'ouvrage. mocassin indien homme Un texte, Par les villages, et des acteurs, donc.
Un texte immense, épais, dense et mystérieux comme une forêt, clair et insaisissable comme un souvenir d'enfance doux et douloureux, un texte qui tôt ou tard dialogue(ra) avec votre vie passée, présente et à venir.
Et des acteurs dont le jeu (ô comme ce mot est pauvre et fallacieux à dire l'âpre grandeur de la chose) de Nordey chef de troupe, de bande plus que metteur en scène semble être le métronome: attaque des syllabes augurales, magnificat des finales, affirmation démocratique de tous les mots de la phrase, densité nue du dire, sans une once d'explication ou d'ornementation. L'être là des mots dits. Chacun des acteurs fait en sorte que le sentiment, l'émotion, naissent des mots mêmes et du corps qui les portent à bout de bras, de ventre et de regard, les chargent de l'énergie du dire, au besoin que ces mots soient accompagnées d'un fil linceul musical (musique très belle d'Olivier Mellano), mais rien de plus.
Pas d'effet (c'est idiot, l'effet, disait Jean Luc Godard, il y a peu depuis sa bicoque suisse interviewé par Seguret dans Libération), pas de caoutchouc (dont parle Handke dans la pièce), pas de décor envahissant (finesse habituelle du scénographe fidèle Emmanuel Clolus), pas de falbalas. C'est du frontal (pour paraphraser le c'est du brutal des Tontons flingueurs qui n'ont rien à faire là, quoique, Nordey et Handke, reconstitution de bande dissoute à eux tout seuls, soient à leur façon des Tontons flingueurs du théâtre, l'un ayant aidé l'autre à parfaire son art de manier les armes et de composer des explosifs).
Maintenant c'est la guerre
Maintenant c'est la guerre, dit Hans, parlant des siens, sa famille, ses deux familles aurait dit Lagarce, la biologique et celle des copains de chantier. Par les villages a été créé au Théâtre de Chaillot dans une mise en scène de Claude Régy. Une bombe. Eloge critique, incompréhension d'une partie du public. Comme elle est belle aussi cette filiation intime qui voit Nordey interroger les pièces créées naguère par Claude Régy, après Se trouver de Pirandello, Par les villages de Peter Handke.
Aujourd'hui on lit, on relit et on entend cette pièce tout autrement. Dans d'autres vallées, proches de ce village près de la frontière dont parle la pièce de l'auteur autrichien, allaient apparaître les fissures de la désormais ex Yougoslavie et voir Handke soutenir Milosevic, position que Nordey ne partagea pas. La guerre locale et familiale de la pièce s'est propagée au delà de son cercle, comme si elle n'avait été qu'une métaphore prémonitoire, qu'un laboratoire du futur. Guerre entre frères et sur avec mère au fond, entre Gregor, celui qui est parti, Hans et Sophie, ceux qui sont restés au village, plaies ouvertes, jamais refermées.
Au creux de chacun des personnages, des rêves peuplés d'ancêtres comme dit Peter Handke dans l'un de ses derniers (et magnifique) textes La Tempête (éd. Le Bruit du temps) qui semble écrire une carte postale aux héros de Par les villages et aux acteurs du spectacle:
Qu'est ce que j'ai encore fabriqué pour que mes ancêtres m'aient laissé tomber comme un fils prodigue ou comme une patate pourrie? Mon jeu, mère? Sans vous pas de jeu. Qui joue avec moi? Revenez.
Un poème dramatique, exactement
Mais ce qui apparaît comme une bienheureuse évidence sous le ciel où tournent les martinets dans la cour d'honneur du Palais des papes, c'est:
combien cette pièce, sommet d'allégresse au delà de ses douleurs, est comme il est dit en sous titre et dans le texte un poème dramatique, terminologie héritière d'une haute lignée de l'écriture théâtrale, comme un retour de l'enfant prodigue, là aussi, après avoir fait les quatre cents coups (les antipièces de Handke sur lesquelles travaille actuellement Gwenaël Morin), oui, un retour au pays;
combien encore ce poème dramatique tutoie l'éternité (le texte sonne dans cette langue étrangère qui est celle des classiques, aussi étrangère qu'une pièce de Racine) tout en parlant d'un temps (ô temps dit l'intendante du chantier où travaillent Hans et ses collègues, fabuleuse Annie Mercier) qui n'est plus et qui est encore;
combien toute l'histoire du théâtre est une chaîne de fantômes, présentement celle qui relie Eschyle à Peter Handke et ce dernier à Jean Luc Lagarce qui trouvera dans Par les villages le nom de sa maison d'édition (Les Solitaires intempestifs), et dans la chronique du frère qui part faire des études et du frère et de la sur qui restent au village, une histoire qui le touche plutôt deux fois qu'une, confère Juste la fin du monde et plus encore Le Pays lointain. Cette ultime pièce de Lagarce, Nordey l'a depuis longtemps dans sa besace, il en parle dans le grand et passionnant entretien qui ouvre l'ouvrage de Frédéric Vossier Stanislas Nordey , locataire de la parole (éd. Les Solitaires intempestifs, bien sûr ).
La bande à Nordey
Dans ce livre, Stanislas Nordey parle aussi merveilleusement de sa mère, Véronique Nordey, de l'absence du père (comme Par les villages est une pièce sans père) et c'est elle, Véronique, qui sur scène, robe noire, est la mère de Hans, Gregor et Sophie.
La distribution de Nordey est aussi un acte biographique. Outre sa mère, on y retrouve, Laurent Sauvage (Gregor) son frère de lait théâtral à la sidérante présence alliant décontraction et forge, Richard Sammut (l'un des trois ouvriers du chantier) copain de Conservatoire (promotion 1991), Raoul Fernandez et Moanda Daddy Kamono (les deux autres ouvriers) qui ont déjà travaillé avec Stan, Emmanuelle Béart (Sophie) qui retrouve Nordey pour la troisième fois, et n'a jamais été si loin dans un jeu dénué de tout paraître.
Scène de Par les villages (Christophe Raynaud de Lage)
Et enfin nouvelle venue dans la tribu Nordey (avec Annie Mercier évoquée plus haut), Jeanne Balibar qui a cette faculté étrange et fascinante de se tenir face au public et, sans bouger la tête de regarder son partenaire. Elle est Nova, l'étrangère, la pythie, l'oracle, la Cassandre à ses heures, elle est celle qui parle après les avoir tant écoutés et leur offre des mots neufs ou refaits à neuf, elle est l'un des plus beaux personnages du XXe siècle. Nova a le premier et le dernier mot. tod's soldes Balibar lui offre sa voix sombre et claire à la fois, son timbre qui semble fait de terre noire, d'orties et d'eau de source charriant des galets naissants. Elle nous cingle de mots que sa bouche semble saisir au vol. Elle nous parle à tous:
Secouez votre lit millénaire. Bougez un peu. Les grabataires à vie ce n'est pas vous. Votre art est pour les bien portants, ceux qui sont capables de vivre, ce sont eux les artistes ils forment le peuple. Négligez les sceptiques loin de l'enfance. [] Arrêtez le bavardage secondaire et n'offrez pas à vos descendants autre chose que le profil du diable. La force a sa demeure dans le visage de l'autre.
Une soirée au long cours allègre et élégiaque. Un spectacle, avec baraques de chantiers et ouvriers, qui écrit l'une des plus belles pages de la cour.
Mise en scène de Stanislas Nordey
Par les villages , 21h, jusquau 13juillet, cour dhonneur du Palais des papes. Le spectacle sera en tournée toute la saison prochaine :

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